Le «Rocket» s'éteint

            
Maurice Richard, l'idole de tout un peuple, est mort samedi, à l'âge de 78 ans, des suites d'un cancer de l'abdomen. Sa mort plonge dans le deuil toute une génération, qui l'a vénéré comme un dieu.

Pendant 18 ans, le «Rocket» a soulevé les passions des amateurs du Canadien en réalisant des exploits hors du commun tout en incarnant, par son jeu et son courage, les aspirations des Canadiens-français. Par sa fougue, son dynamisme, sa détermination et sa volonté d'exceller, Richard a été le plus grand joueur de sa génération et l'un des plus grands de l'histoire du hockey.

Sa mort laisse dans le deuil, sa compagne Sonia Raymond, ses enfants Huguette, Maurice fils, Normand, André, Suzanne, Paul et Jean, plusieurs frères et soeurs dont Henri et Claude, et de nombreux petits-enfants.

Sa femme Lucille, née Norchet, est décédée le 18 juillet 1994.

Né à Montréal le 4 août 1921 de parents gaspésiens, Onésime et Alice Richard, Maurice Richard s'est rapidement destiné à une carrière dans le sport après s'être fait remarquer en jouant au hockey dans différents clubs. Adolescent, il lui arrivait de jouer deux matchs par soir et de livrer quatre rencontres les fins de semaine.

Une légende

Sa carrière a été jalonnée de plusieurs exploits qui ont fait les manchettes pendant près de 20 ans. Mais le «Rocket» - surnom que lui a donné son coéquipier Ray Getliffe lors d'un entraînement tellement il était rapide - a également connu des moments difficiles, qui ont presque autant marqué son illustre carrière: ses démêlées avec les dirigeants de la Ligue nationale dont le pouvoir était incarné par le président Clarence Campbell, ses suspensions dont la plus célèbre a mené à l'émeute du Forum, ses nombreuses bagarres qu'il a livrées aux joueurs les plus rudes du temps, et les dizaines de blessures dont il a été victime font aussi partie de la légende du «Rocket».

50 buts

Richard a paraphé son premier contrat professionnel le 29 octobre 1942. Ce fut le début d'une fulgurante carrière qui devait prendre fin le 15 septembre 1960.

Durant ces 18 ans, le «Rocket» a réécrit le livre des records de la Ligue nationale. Il a été le premier joueur à inscrire 50 buts en une saison (1945), un exploit que Bernard Geoffrion a réédité en 1961. Richard évoluait alors dans une saison de 50 matchs. Richard a aussi été le premier joueur à atteindre le plateau des 500 buts, un exploit comparable à celui qui lui avait permis de doubler Nels Stewart comme meilleur marqueur de tous les temps. Le 8 novembre 1952, il inscrivait son 325e but et confirmait ainsi son statut de grande vedette.

Le célèbre numéro 9 du Canadien a terminé sa carrière avec un palmarès de 544 buts, 421 passes, 965 points et 1285 minutes de pénalité. À cet éloquent palmarès s'ajoutent 82 buts marqués en séries éliminatoires dont plusieurs sont considérés comme des pièces d'anthologie. En séries, il a inscrit 18 buts gagnants, ainsi que six buts enregistrés en supplémentaire, une marque qu'il détient toujours. Il a aussi réalisé sept «tours du chapeau».

Huit coupes

À huit reprises, Richard a gravé son nom sur la coupe Stanley, dont cinq fois de suite, de 1956 à 1960, année de sa retraite. Son nom apparaît également huit fois sur le trophée Prince-de-Galles remis à l'équipe ayant terminé au premier rang du classement.

Il a été choisi 14 fois dans les équipes d'étoiles dont huit fois au sein de la première équipe. Il a remporté le trophée Hart - joueur par excellence - à une reprise (1947). Mais le trophée Art Ross - meilleur pointeur -, auquel il tenait tant, lui a toujours échappé.

La «Punch Line»

Richard est arrivé chez le Canadien à une époque où l'équipe battait de l'aile. Lors des deux années ayant précédé l'entrée du «Rocket» dans la Ligue nationale, le Tricolore avait terminé au sixième rang. C'était la guerre et le Canadien avait perdu une partie de son public.

La présence de Richard devait raviver l'équipe et la relancer vers de nouveaux succès. C'est ainsi que fut créée la fameuse «Punch Line», composée de Toe Blake à gauche, d'Elmer Lach au centre, et de Richard à droite. Les exploits de Richard ont alors fait les manchettes et pendant près de 10 ans, ces trois joueurs ont dominé la scène du hockey avec la célèbre «Production Line» des Red Wings de Détroit, formée de Ted Lindsay, Sid Abel et Gordie Howe.

Richard n'a pas mis de temps à se faire un nom dans la LNH. Son style spectaculaire, qui tranchait avec sa personnalité mystérieuse et taciturne, en faisait le favori de la foule, autant à Montréal que dans les autres villes du circuit. Sa seule présence suffisait à remplir les amphithéâtres. Certains de ses exploits sont aujourd'hui légendaires.

Un but marqué contre Harry Lumley après qu'il eut traîné depuis la ligne bleue le gros Earl Siebert accroché à ses épaules, son fameux combat contre le rude Bob Dill, ses huit points obtenus dans un match après qu'il eut déménagé le jour même, ses cinq buts en séries dans une victoire de 5-1 contre Toronto, ses 50 buts en 50 parties et l'offre de 125 000 $ de Connie Smythe pour ses services ne sont que quelques-uns des exemples qui illuminent la carrière de Richard.

L'émeute du Forum

Plusieurs fois au cours de sa carrière, Richard a eu à subir les foudres des dirigeants du circuit. L'accrochage et les tactiques déloyales de ses adversaires lui ont souvent fait perdre la tête. Son tempérament fougueux lui valut ainsi plusieurs suspensions et de nombreuses amendes - 3000$ au total.

Mais la plus célèbre de ces suspensions lui a été imposée le 15 mars 1955. Deux jours plus tôt à Boston, Richard s'en était pris au défenseur Al Laycoe qui l'avait atteint de son bâton, ainsi qu'au juge de lignes Cliff Thompson qui le retenait. La décision de Clarence Campbell, rendue deux jours plus tard, tomba comme la foudre: Richard était suspendu pour les trois dernières parties ainsi que pour la durée des séries éliminatoires.

Cette suspension eut un double effet: elle privait Richard du trophée Art Ross que devait enlever Geoffrion par un point, et elle réduisait les chances du Canadien d'enlever la coupe, laquelle devait être ultimement remportée par Détroit.

Si Richard fut assommé par la décision du président, le public, lui, n'accepta pas le verdict. Quand, deux jours plus tard, Campbell prit son siège au Forum accompagnée de sa secrétaire, il y eut une rumeur grandissante dans tout le Forum. La foule ne pardonnait pas à Campbell d'avoir puni si sévèrement son idole. Une bombe lacrymogène fut alors lancée en sa direction, forçant les policiers à faire évacuer le Forum. La victoire fut octroyée aux Red Wings, qui gagnèrent le match 4-1 après seulement une période de jeu.

Rue Sainte-Catherine, des jeunes saisirent l'occasion pour renverser des voitures, casser des vitrines et piller. Montréal n'avait pas vécu de telles scènes depuis les manifestations contre la conscription.

Hommage à Maurice Richard
Maurice Richard
1921-2000
MONTRÉAL (28/05/2000)
En accord avec la famille de M. Maurice Richard, le Club de hockey Canadien a annoncé aujourd’hui les détails sur les événements des prochains jours qui mèneront aux funérailles de M. Richard.

La direction de l’équipe a tenu à souligner que, conformément aux volontés de la famille, toutes les activités seront à l’image du disparu: simples et accessibles au public. Par respect pour le public qui a toujours été derrière Maurice Richard depuis plusieurs décennies, la famille du Rocket a tenu à rappeler qu’elle avait accepté de partager leur deuil avec la population. La famille souhaite cependant que les médias et le public continuent de respecter leur intimité dans ces moments douleureux.

La famille a accepté l’offre du premier-ministre Lucien Bouchard de tenir des funérailles nationales. Ces funérailles seront célébrées mercredi, à 10 h 30, par le cardinal Jean-Claude Turcotte en la basilique Notre-Dame de Montréal.

Afin de permettre au public de rendre hommage au Rocket, M. Richard sera exposé en chapelle ardente au Centre Molson, mardi, de 8 h à 22 h.

Par ailleurs, un registre a été ouvert pour recevoir les signatures et les marques de sympathies du public. On peut avoir accès à ce registre, jour et nuit, jusqu’à 18h00 mercredi, en se présentant au Centre Molson où une tente a été érigée dans le Cours Windsor situé entre le Centre Molson et la gare Windsor.

Pour ceux et celles qui souhaitent faire une contribution tangible à la mémoire de Maurice Richard, la famille demande que des dons soient remis à la Fondation du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (1034, rue St-Denis, Montréal, Québec, H2X 3J2) ou à la Fondation Maurice Richard (1010, de La Gauchetière Ouest, bureau 1400, Montréal, Québec, H3B 2N2).

Par ailleurs, les gens peuvent transmettre leurs messages de sympathies à la famille en les faisant parvenir à l’adresse suivante: Famille Maurice Richard, Club de hockey Canadien, 1260, rue de La Gauchetière Ouest, Montréal (Québec) H3B 5E8. On peut également le faire par courrier électronique à l’adresse maurice.richard@canadiens.com.

Déroulement pour les journées à venir:

 Dimanche (28 mai)
Signature du registre (Cours Windsor)

 Lundi (29 mai)
Aucune activité publique ou médiatique
Signature du registre (Cours Windsor)

 Mardi (30 mai)
8 h 00 à 22 h 00 : Chapelle ardente au Centre Molson (entrée par le Cours Windsor)
Signature du registre (Cours Windsor)

 Mercredi (31 mai)
10 h 30 : Funérailles nationales / Basilique Notre-Dame
Signature du registre (Cours Windsor – jusqu’à 18 h 00)

Funérailles nationales pour le Rocket
Héros de tout un peuple

Héros de tout un peuple, Maurice Richard a mérité un traitement à la hauteur de ses innombrables exploits: il aura droit mercredi à des funérailles nationales, après avoir été exposé en chapelle ardente la veille au Centre Molson. "On désirait que tout se déroule dans la simplicité, mais on est conscients que notre père avait une autre grande famille, le public, et qu'on ne pouvait faire autrement que de partager notre deuil avec le grand public", a dit hier en conférence de presse l'un des fils du Rocket, Maurice Richard Jr.

Le service funèbre sera célébré mercredi à 10h30 par le cardinal Jean-Claude Turcotte, en la basilique Notre-Dame de Montréal. La cérémonie sera télédiffusée en direct dans tout le Québec et probablement ailleurs au pays, et sera également retransmise sur au moins un écran géant installé pour l'occasion à la place d'Armes. Le tracé exact du cortège funèbre ne sera connu qu'aujourd'hui, mais le président du Canadien, Pierre Boivin, a d'ores et déjà indiqué qu'il empruntera la rue Sainte-Catherine, lieu riche en symboles s'il en est un, où Maurice Richard et les autres immortels du Canadien, de Jean Béliveau à Patrick Roy en passant par Guy Lafleur, ont défilé au fil des ans après avoir conquis la Coupe Stanley.

Mais avant d'être conduit à son dernier repos, M. Richard fera mardi un ultime tour de patinoire au Centre Molson, où il sera exposé en chapelle ardente, de huit heures à 22 heures. Du jamais vu depuis 1937, quand le joueur de centre Howie Morenz, mort des suites de complications à une fracture d'une jambe, avait eu droit au même honneur dans l'ancien Forum. La dépouille de Maurice Richard sera exposée dans un cercueil ouvert devant lequel la population pourra défiler pour rendre un dernier hommage à l'ancien numéro 9 du Canadien.

Les rues Drummond, Stanley, Peel et de la Gauchetière seront fermées aux abords du Centre Molson pendant toute la journée de mardi. La police de la CUM invite la population à emprunter les transports en commun afin d'éviter la congestion dans le secteur.

Les admirateurs de Maurice Richard pourront aussi exprimer leur sympathie dans un registre qui demeurera ouvert en permanence, jusqu'à 18 heures mercredi, sous une vaste tente érigée dans le Cours Windsor, à côté du Centre Molson. Déjà, hier soir, de nombreuses gerbes de fleurs avaient été déposées au pied d'une photo de M. Richard. Il avait été question que le service funèbre ait lieu au Centre Molson, mais la famille en a décidé autrement. "C'est un feeling intérieur qu'on avait, on ne se sentait pas à l'aise avec l'idée de spectacle. Et pour le côté religieux, ça ne donne pas la même impression au Centre Molson que dans une cathédrale ou une église", a expliqué Maurice Richard Jr.

Son frère Normand s'est dit "très heureux et très honoré" de l'offre faite hier matin par le premier ministre Lucien Bouchard de tenir des funérailles nationales, même s'il n'a pas caché que la famille Richard commence à être dépassée par l'ampleur des événements."Déjà on trouve que c'est rendu gros. On ne voulait pas que ce soit trop grand, trop gros, a-t-il dit. La journée au Centre Molson, on trouvait déjà que c'était beaucoup." "Ceux qui connaissent bien notre père savent qu'il n'aimait pas les extravagances, a ajouté Maurice Richard Jr. Nous essayons de faire les choses comme il les auraient voulues."


Jean-François Bégin, "La Presse".

«Maurice a été le plus grand!»
Henri a pleuré en apprenant la mort de son frère

Un Richard qui pleure, c'est assez inusité, surtout ceux que j'ai connus, Maurice et Henri. Fiers et orgueilleux, les Richard ne sont pas de ceux qui expriment facilement leurs sentiments profonds. Mais oui, Henri a pleuré samedi. Remarquez, ce n'est pas lui qui me l'a dit. J'ai passé quelques heures avec Henri et sa femme Lise, hier, à leur condo de l'Île Patton, histoire de connaître les sentiments du cadet de la famille à la suite du décès de son aîné, Maurice. "Ça m'a pas mal bouleversé, la mort de Maurice. Nous étions huit frères et sœurs dans la famille. C'est le premier qui part. Ça fait assez drôle, mais c'est comme ça."

Henri a appris la mort de son frère samedi, à 17h45. Ce n'était pas une surprise. La veille, il m'avait dit, au téléphone: "Maurice est en phase terminale. Ça ne devrait pas être long maintenant." Henri a quitté la table de cuisine pour aller dans une autre pièce.

- Lise, donne-moi l'heure juste.
- J'étais assise dans le salon avec Henri, ma fille Nathalie et son mari Luc. Henri a ouvert la télévision et, pur hasard, un bulletin spécial annoncait le décès de Maurice. J'ai vu des larmes rouler sur les joues d'Henri. Il a immédiatement quitté le salon pour se diriger dans la salle de bains. Il est revenu une quinzaine de minutes plus tard. Il s'est assis et n'a pas dit un mot.
- Henri, quel effet ça fait de perdre un frère?
- Ça fait dur. Dans les faits, j'avais une étrange relation avec Maurice. Je ne l'ai pas vraiment connu. J'avais six ans lorsqu'à 21 ans, il a quitté la maison pour aller faire carrière avec le Canadien. J'ai plutôt connu Maurice par l'entremise de mon père et de mes frères qui ne cessaient de raconter ses exploits.

Henri s'arrête quelques instants pour réfléchir.

- Sais-tu quoi, Pierre? Je pense que les conversations que j'ai eues avec Maurice durant toute sa vie ne rempliraient même pas une demi-heure sur une cassette. Tu vas peut-être trouver ça étrange, mais ç'a été comme ça. J'ai joué cinq ans avec lui au hockey. Il n'a jamais été mon roommate. En fait, j'ai couché dans la même chambre que lui pour la première fois de ma vie à Detroit l'an passé.
- Là, vous vous êtes sûrement parlé?
- Pas vraiment. Il m'a juste dit qu'il ne filait pas bien et qu'il avait mal aux jambes. C'est tout. Ah oui, j'avais aussi remarqué qu'il avait tout perdu son poil dans le dos. Probablement l'effet des pilules qu'il prenait en quantité industrielle pour soigner ses maladies. Il faut dire que les Richard, Maurice et Henri, étaient poilus comme des ours. Peut-être était-ce là le secret de leur force exceptionnelle? Comme Samson à une autre époque. Il faut travailler fort pour délier la langue d'un Richard. Il faut souvent revenir à la charge.

Pierre Gobeil a dirigé la section des Sports de La Presse durant 10 ans, de 1979 à 1989. Hier, il s'est entretenu avec Henri Richard, le frère cadet du Rocket, avec qui il partage une longue amitié.


Pierre Gobeil, "La Presse".

Adieu Rocket!
Plus de 100 000 personnes rendent hommage au héros disparu

Au moment où s'écrivent les dernières pages de la légende Maurice Richard, les Québécois lui ont réservé un hommage à la fois sobre et grandiose, hier, au Centre Molson. Sobre, car on n'entendait que les airs de Malher dans le sombre amphithéâtre. L'ampleur de ce dernier salut en a toutefois fait un événement grandiose. Plus de 115 000 personnes se sont relayées sans arrêt pendant une quinzaine d'heures auprès du cercueil du Rocket, décédé samedi d'une insuffisance respiratoire à l'âge de 78 ans.

En fin d'après-midi, il fallait patienter plus de deux heures avant de pouvoir franchir les portes du Centre Molson. Une fois à l'intérieur, les gens étaient invités à traverser la patinoire sur toute sa longueur pour venir se recueillir près de la dépouille de Maurice Richard. Le cercueil était surplombé de deux photos géantes prises à 40 ans d'intervalle. Sur celle de gauche, on apercevait le Rocket foncer vers le filet adverse avec ses yeux de feu. Sur celle de droite, vêtu de l'uniforme rouge du Canadien, il tenait bien haut le flambeau, symbole du club pour lequel il a évolué toute sa carrière durant. La banderole de son numéro neuf qui trône habituellement au plafond du Centre Molson n'était plus qu'à quelques mètres au-dessus de lui.

Le clan Richard a justement apprécié la sobriété de l'événement. "Au début de la journée, nous étions un peu inquiets, nous ne voulions pas que ça soit politisé, mais nous sommes rassurés, a confié l'agent et confident du Rocket, Jean Roy. Tout a été organisé avec beaucoup de simplicité. Je reviens d'une petite réunion avec la famille de Maurice et tous sont très satisfaits. Nous avons de sincères remerciements à transmettre au Canadien de Montréal, Pierre Boivin, Pierre Ladouceur, Donald Beauchamp, ils ont respecté les souhaits de la famille Richard, ils ont suivi le profil qu'on voulait pour ces funérailles. Le metteur en scène Denis Bouchard était impressionné. C'est lui qui avait dirigé la cérémonie de clôture du Forum et celle d'ouverture du Centre Molson. "Le Centre Molson ne sera plus jamais le même, pense-t-il. Aujourd'hui, Maurice Richard a imprégné le temple et il y sera toujours présent. Il y a maintenant une âme dans cet édifice-là."

L'ancien joueur du Canadien Stéphane Richer n'aurait manqué cette journée pour rien au monde. "J'avais un peu peur de revenir ici parce que je ne fais plus partie de la grande famille. Mais, dans le fond, rien ne pouvait m'arrêter. Quand j'ai marqué 50 buts pour la première fois, M. Richard est venu me donner une tape dans le dos. Il m'a ensuite regardé dans les yeux et j'étais intimidé, nerveux, épaté. C'était un rêve pour moi de le rencontrer. On vient malheureusement de perdre un grand modèle, parce qu'on a tous du Maurice Richard dans le sang." Quelques personnalités des milieux sportif, artistique et politique se sont mêlées au public. Tour à tour, l'ancien premier ministre Pierre-Eliott Trudeau, le gouverneur général Adrienne Clarkson, le premier ministre Lucien Bouchard, le maire de Montréal Pierre Bourque, Stephen Bronfman, la famille Molson, le producteur Guy Cloutier, René Angélil et d'anciens joueurs de la Ligue nationale ont salué une dernière fois Maurice Richard.

Le directeur général du Canadien, Réjean Houle, tenait à être sur place. Il n'a jamais joué avec le célèbre numéro 9, mais il a eu la chance de le côtoyer à plusieurs reprises au cours des 30 dernières années. "Mon père nous en parlait beaucoup. En fait, c'était son idole. Quand je suis parti de Rouyn en 1967 pour joindre les rangs du Canadien junior, Maurice est venu me serrer la main. J'aurais tant voulu que mon père soit là. Heureusement, le Rocket est venu quelque temps après dans le salon de la maison familiale." L'ultime chapitre de la légende de Maurice Richard se déroulera ce matin. Le cortège funèbre amorcera sa procession dès 9h30 au coin des rues Sainte-Catherine et de la Montagne. Les funérailles nationales suivront à 10h30 à la basilique Notre-Dame. Maurice Richard sera mis en terre ce midi au cimetière de Saint-Laurent, en présence de sa famille et de ses amis.


Alexandre Pratt et Mathias Brunet, "La Presse"

 

Merci, Maurice
Des obsèques empreintes de dignité, d'émotion et de respect

Aux premières notes de l'ouverture du Requiem de Fauré entonné par le chœur de la basilique Notre-Dame, les gorges se sont serrées, les murmures se sont tus. Portés par des anciens coéquipiers, le cercueil de Maurice Richard est entré dans l'allée centrale. Simple et sobre malgré la richesse des lieux, la musique magnifique et la présence de nombreux dignitaires, le service funèbre du joueur de hockey a donné lieu hier à de grands moments d'émotion, mais surtout à une atmosphère de recueillement. Avant d'atteindre le chœur, précédé de nombreux prêtres et ministres du culte en aube blanche, le frère du disparu, Henri Richard, a essuyé quelques larmes; 3200 personnes s'étaient levées pour accueillir le cercueil décoré d'un grand coussin de fleurs claires. À sa gauche, la procession a croisé les politiciens, représentants officiels, ministres, élus municipaux, membres de la famille Molson, dirigeants du Canadien. À droite, et presque aussi nombreux, les parents et amis du Rocket.

Un peu partout derrière, les joueurs du club, des vedettes sportives comme Gordie Howe et Guy Lafleur; des personnalités artistiques, dont Macha Grenon, Janine Sutto, Guy Cloutier, René Angélil et Denis Bouchard. Tout au-dessus, au jubé, le public observait en silence. Quelques amateurs avaient revêtu leur chandail du Canadien. Dans un bref discours, à la fin de la cérémonie, Maurice Richard fils a demandé à tous d'accepter la mort de son père avec joie. "Je peux vous assurer qu'il a eu une vie de plénitude, de plaisir et de joie. Il a connu une carrière phénoménale, des années extraordinaires. Il a eu de l'amour qu'on a pu ressentir dans les deux derniers jours. J'aimerais dire que Maurice s'en va dans l'allégresse. On n'a pas à être triste." Il a exprimé sa gratitude aux nombreuses personnes qui ont visité son père exposé en chapelle ardente au Centre Molson.

Spontanément, quelques personnes se sont levées au jubé. Une fois de plus, les applaudissements ont éclaté, amplifiés par l'acoustique de la basilique Notre-Dame. Plus tôt, après l'homélie, le cardinal Jean-Claude Turcotte avait déclenché lui aussi des applaudissements. Lui-même a applaudi Maurice Richard, qui a eu droit à une ultime ovation debout. Mgr Turcotte a salué l'humilité et la passion de Maurice Richard, sa foi et sa fidélité à sa famille, à son club et à son peuple. Il a aussi rappelé la passion du Rocket pour la pêche. "Je me permets d'espérer qu'il ne s'ennuiera pas longtemps. Au ciel, il y a les apôtres qui étaient de fameux pêcheurs. Bon repos Maurice, bonne pêche!" Un ami intime, Paul Aquin, a également pris la parole. En le visitant à l'Hôtel-Dieu, il y a dix jours, il a eu un choc et prié le Ciel d'emporter rapidement son ami. Son vœu a été exaucé. "Je ne voyais pas un homme de feu comme Maurice être amoindri."

Les toussotements de l'assistance trahissaient une émotion contenue. De temps à autre, les flashs des appareils photo scintillaient dans les balcons. La chanteuse Ginette Reno a libéré un grand flot d'émotion dans une foule pourtant composée en bonne partie d'invités officiels. En interprétant Ceux qui s'en vont, une chanson qu'elle a déjà chantée aux funérailles de son propre père, elle a voulu rendre hommage en faisant "ce (qu'elle fait) le mieux, chanter". Quelques minutes plus tard, l'atmosphère revenait au recueillement dans la clarté aérienne du In Paradisum du Requiem de Fauré. Tout le programme musical inspirait d'ailleurs le calme et la sérénité. Les chicanes politiques se sont apaisées le temps de l'adieu au champion. Pendant les minutes qui ont précédé la messe, les nombreux politiciens ont échangé des poignées de main chaleureuses ou polies. Maurice Richard aura réuni côte à côte Jean Chrétien et Lucien Bouchard, plus loin, à quelques mètres de distance, Bernard Landry, Paul Martin, Gilles Duceppe, Jean Charest, Stéphane Dion et Joseph Facal.

Une lecture particulièrement bien choisie, tirée d'une lettre de saint Paul à Timothée, a évoqué la fin de parcours de l'athlète. "Je me suis bien battu, j'ai tenu jusqu'au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n'ai plus qu'à recevoir la récompense du vainqueur." Après l'adieu au défunt, les cloches, en sourdine à l'intérieur de la basilique, ont donné le signal du départ. Le cortège est reparti. Longtemps, sur le bord du jubé, des amateurs sont restés accrochés tandis que les dignitaires quittaient peu à peu l'église dans un concert d'orgue flamboyant. Les projecteurs de la télé se sont éteints les uns après les autres. La foule réunie sur la place d'Armes disait un dernier au revoir au champion.


Marie-Claude Girard, "La presse"